Amour ≠ couple Pourquoi l’amitié reste-t-elle reléguée au second plan
Pourquoi l’amour romantique bénéficie-t-il d’une reconnaissance sociale, juridique et symbolique que l’amitié n’a pas ?
Pourquoi une rupture amoureuse bouleverse l’ordre social, alors qu’une rupture amicale passe presque inaperçue ?
La hiérarchie institutionnelle des liens
Le couple n’est pas seulement un sentiment.
C’est une institution.
Il structure :
– la fiscalité
– le droit au séjour
– l’accès au logement
– la filiation
– la protection sociale
Comme l’a montré la sociologie de la famille, le couple hétérosexuel constitue l’unité de base de l’organisation sociale moderne.
L’amitié, elle, n’ouvre aucun droit.
L’amour romantique comme norme
Eva Illouz a analysé la manière dont le capitalisme moderne a sacralisé l’amour romantique comme horizon d’accomplissement individuel.
Le couple devient à la fois projet existentiel et preuve de réussite.
Ne pas être en couple, c’est être suspect·e.
Ne pas avoir d’ami·es, ce n’est pas socialement problématisé de la même façon.
Pourquoi ?
Le mythe de la complétude
La culture occidentale repose sur le mythe de l’âme sœur.
Une seule personne censée combler :
– les besoins affectifs
– la sexualité
– la stabilité matérielle
– la parentalité
– le soutien psychologique
Cette concentration des attentes fragilise les autres liens.
Elle isole.
Les femmes et le travail relationnel
Les travaux sur la charge émotionnelle montrent que les femmes assurent majoritairement le maintien des liens sociaux.
Elles organisent, écoutent, soutiennent, consolident.
Dans les faits, leurs amitiés sont des espaces de survie émotionnelle.
Mais ces liens ne sont ni institutionnalisés ni reconnus comme centraux.
La sororité comme infrastructure politique
Audre Lorde écrivait que les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître.
Historiquement, les mouvements féministes se sont construits sur des réseaux d’amitiés et de solidarités entre femmes.
La sororité n’est pas seulement affective.
Elle est stratégique.
Elle transforme l’expérience individuelle en conscience collective. bell hooks dans “SORORITÉ : la solidarité politique entre femmes” rappelle que :
“L'idéologie de la suprématie masculine incite les femmes à penser qu'elles ne valent rien tant qu'elles ne sont pas liées ou unies à des hommes.”
Décentrer le couple HéTERO
Monique Wittig a montré que la catégorie “femme” est pensée dans le cadre du régime hétérosexuel.
Décentrer le couple, c’est remettre en cause ce régime. C’est affirmer que l’amour ne se réduit pas à la conjugalité. Qu’il existe des formes d’attachement non hiérarchisées.
L’amitié comme amour politique
Certaines amitiés durent plus longtemps que la plupart des mariages.
Elles soutiennent face aux violences.
Elles hébergent.
Elles financent parfois.
Elles militent.
Pourtant, aucune fête institutionnelle ne les célèbre.
Pourquoi la Saint-Valentin est-elle réservée au couple ?
Réhabiliter d’autres formes d’amour
Réhabiliter l’amitié ne signifie pas rejeter le couple. Cela signifie refuser qu’il soit l’unique modèle légitime d’amour.
Et si nous élargissions notre imaginaire affectif ? Si nous reconnaissions les familles choisies, les amitiés intimes, les alliances militantes comme des formes d’amour à part entière ?
Déhiérarchiser les liens, c’est aussi faire un geste politique