la crise du tatouage

Le tatouage “en crise” : un révélateur social

Depuis 2023–2025, les témoignages de tatoueur·euses se multiplient : studios qui ferment, clientèle en baisse, inflation sur les encres, loyers ingérables.

Les médias parlent d’une “overdose” de salons (France 3, 2024), de “tatoueurs qui se font un sang d’encre” (Le Devoir, 2024) et d’un secteur qui aurait “atteint ses limites” (Radio-Canada, 2025).

Mais réduire cette situation à quelques “scratcheurs” ou “mauvais clients” serait passer à côté de ce que la sociologue Rosalind Gill décrit comme une recomposition massive du travail créatif, où les artistes indépendants deviennent la variable d’ajustement d’une économie en crise.

Ce qui arrive au tatouage n’est pas un accident du secteur : c’est le laboratoire d’une société entière qui précarise ses créateurs.

Un métier passion et une vulnérabilité structurelle

Les recherches de Rosalind Gill, Angela McRobbie et Sophie Bernard montrent que les métiers artistiques se caractérisent par une absence de stabilité, une compétition permanente et une pression à “performer sa passion” pour compenser des revenus faibles. Le tatouage cumule ces fragilités.

Selon l’IFOP (2020), 1 Français·e sur 5 est tatoué·e, mais cela ne garantit pas une activité stable : la majorité des artistes dépendent d’un flux continu de rendez-vous, sans possibilité de congés maladie, congés payés ni chômage. Le matériel s’est renchéri de 20 à 35 % depuis 2021, et chaque augmentation des normes européennes sur les encres fait grimper les coûts.

Le sociologue David Le Breton, rappelle que le tattoo est un art exigeant, lent, technique, qui ne peut être “productivisé” sans perdre son sens — ce qui en fait une profession particulièrement vulnérable aux logiques néolibérales.

Auto-entrepreneur : un statut piège déguisé

La France compte plus de 2,3 millions d’autoentrepreneurs — dont une part significative dans les métiers artistiques. Les travaux de Danièle Linhart, Sarah Abdelnour et de la juriste américaine Veena Dubal convergent : ce statut déplace tout le risque économique du côté du travailleur, jamais du système.

Concrètement pour un·e tatoueur·euse :

impossibilité de déduire les charges réelles, hausse des cotisations, hyper-dépendance aux réseaux sociaux, instabilité totale des revenus, loyers qui augmentent plus vite que leurs tarifs n’osent le faire. Dubal explique que l’autoentreprenariat fabrique une “illusion d’autonomie” qui masque en réalité une forme institutionnalisée de précarité.

Ce qui est présenté comme un choix de liberté est en réalité une exposition maximale aux crises économiques, et 2024–2025 l’a rendu visible.

un héritage culturel mondial, pas une tendance occidentale

Avant d’être esthétisé, monétisé, puis “détatoué”, le tatouage est un langage universel. L’historienne américaine Lars Krutak, rappelle que plus de 200 cultures pratiquaient des formes de tatouage codées : lignées, rites, résistance, mémoire.

Chez les peuples autochtones d’Amérique du Nord, le tatouage marquait l’appartenance, les alliances, la spiritualité. Chez les femmes amazigh, les tatouages faciaux transmettaient l’histoire, le statut, la force, avant d’être réprimés par la colonisation et les États postcoloniaux.

Dans les sociétés caribéennes, dont Haïti, les marques corporelles portent encore des sens liés à la diaspora africaine, à la résistance et au sacré.

détatouage : un symptôme réactionnaire

Google Trends enregistre depuis 2022 une hausse constante des recherches “laser tattoo removal”, particulièrement chez les moins de 30 ans. Cette dynamique ne peut être analysée sans tenir compte des transformations culturelles en cours.

La tendance “clean girl”, nourrie par TikTok et les industries du bien-être, promeut des corps lisses, “purs”, épurés — une esthétique de l’effacement. Parallèlement, plusieurs chercheur·euses comme Angela McRobbie ou Judith Butler alertent sur la montée simultanée du conservatisme moral, du contrôle des corps et des normes disciplinaires. Dans ce contexte, le détatouage devient parfois un outil d’alignement aux normes dominantes : un corps sans marques, sans histoire visible, sans résistance.

Effacer un tatouage n’a évidemment rien de condamnable — mais le mouvement collectif dit quelque chose du climat politique actuel.

La “crise du tatouage” révèle une crise bien plus large

Soutenir que le secteur souffre uniquement de scratcheurs ou d’un “trop-plein d’artistes” est une manière de dépolitiser la situation.

Comme le montrent Gill, Linhart, Dubal, Abdelnour et Le Breton, nous sommes face à un triple phénomène :

– une transformation profonde du travail indépendant

– une fragilisation de toutes les professions créatives

– un durcissement réactionnaire sur le corps et ses formes de liberté

La crise du tatouage n’est pas un micro-phénomène esthétique :

c’est un prisme à travers lequel on voit la précarisation de toute une génération, la normalisation de l’instabilité économique, et la montée des idéologies qui veulent des corps sans signes, sans mémoire, sans résistance.

Et cela, ce n’est pas juste une crise du tattoo. C’est une crise du monde qu’on nous prépare.


sources de l’article :

Rosalind Gill – Toxic Creativity
Danièle Linhart – La Comédie humaine du travail
Veena Dubal – recherches sur l’autoentreprenariat et “illusion d’autonomie”
David Le Breton – Signes d’identité : tatouages, piercings et autres marques corporelles
Lars Krutak – Tattoo Traditions of Native North America
Zygmunt Bauman – Liquid Modernity
France 3 Régions (2024) – Tatoueurs à Paris, l’overdose ?
Le Parisien (2022) – Les salons de tatouage en crise
Radio-Canada (2025) – L’industrie du tatouage a-t-elle atteint ses limites ?
Le Devoir (2024) – Des tatoueurs se font un sang d’encre face à la crise
IFOP (2020) – Les Français et le tatouage
Google Trends (2023–2025) – recherches sur le détatouage

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