New Man : Pourquoi le féminisme échoue à créer l’homme du futur

1980. Les îles Britanniques sont en pleine révolution culturelle. Après l’ascension économique de la génération hippie, la révolution sexuelle et les mouvements contestataires, les femmes ont changé tandis que les hommes traversent une véritable crise d’identité. La réponse de la machine capitaliste fait ce qu’elle fait le mieux et à travers la machine éditoriale que sont La presse masculine promeut alors un nouvel archétype, le New Man. Un homme à l’aise dans sa masculinité, qui prend soin de lui, féministe, et avant tout un bon père. En d’autres termes, le futur.

2026. Nous sommes dans le futur. Où est cet homme désormais ?

La presse magazine, ou Twitter avant l’heure

Dans le monde avant Internet, le pouvoir des magazines était comparable à celui de la télévision, même si on a aujourd’hui du mal à se le représenter. Les chroniqueur·euse·s ont précédé  les influenceurs d’aujourd’hui, et la moindre suggestion de Vogue impactait les femmes du monde entier pendant les cinq années à venir.

Dans la presse des années 70 et 80, une véritable crise sociale est constatée par la presse: la défaillance des hommes en tant que pères (ref. 1). En cause, leurs séjours plus nombreux en prison, les problèmes liés à la drogue, les dommages mentaux déclenchés par le retour de la guerre. Sans parler de ceux qui abandonnent purement et simplement leur famille. Le taux de mères célibataires grimpe en flèche. Cette crise, selon la chercheuse Rosalind Gill, est à l'origine d'un nouvel archétype masculin et pour le créer, la presse masculine puise son inspiration dans la littérature féministe.

Le New Man : l’emblème d’une masculinité alternative

GQ “Es-TU UN HOMME ASSEZ FORT POUR OSER, POUR JOUER, POUR FAIRE TON DEUIL, pour boire, pour cuisiner, pour baiser (et porter un cardigan)”

En réponse à la “virilité” chère aux hommes pour décrire leur idéal, le féminisme  a inventé la masculinité. Cette notion permet de décortiquer l’homme en tant qu’identité, performance et idée. Elle prend en compte sa vulnérabilité, sa toxicité et la façon dont il est piégé par le patriarcat (ref 1). Le New Man, en théorie, est un homme heureux, à l’aise, qui ne craint pas l’androgynie et qui espère, par son attitude, échapper au cycle de violence patriarcale. Il compte le briser, créant ainsi une génération d’hommes heureux en étant un bon père pour ses futurs fils. 

Après le macaroni et le dandy, le New Man n’est que le successeur d’archétypes plus anciens véhiculés par la presse masculine. En 1826, le Spectator, le plus ancien magazine pour hommes, livrait par exemple les lignes de conduite pour devenir un homme de la nouvelle société : être plus poli envers les femmes et être plus raffiné, par exemple (ref 1) ! Tous ces archétypes tentent de résoudre une équation : et si les hommes s’habillaient un peu mieux et parlaient convenablement aux femmes, peut-être seraient-ils heureux ?

Créé et codifié par les magazines lifestyle britanniques (GQ, Arena, Cosmopolitan, Esquire UK, Elle Men, etc.), le New Man est un archétype si féministe qu’il n’a pas honte de consommer, de prendre soin de lui, de porter des bijoux de marque, du parfum chic et un costard cravate taillé pour son corps. Son émancipation des contraintes du patriarcat fait de lui un homme libre, attirant et populaire avec les femmes. En d’autres termes, l’homme du futur ressemble à David Bowie.

Puis l’archétype s'étend. Bono rejoint la tête d'affiche au Royaume-Uni, Prince et Tom Hanks aux États-Unis, Jean-Paul Gaultier et Daniel Balavoine en France et bien d'autres. Rapidement, le New Man devient international.

Au départ, la stratégie semble efficace. Mais au fil des années, quelque chose change. Le temps passe et ces icônes vieillissent. De nouvelles voix se font entendre et contredisent l’archétype du New Man.

Nous sommes en 1994, et les jeunes hommes n’admirent plus Bowie.

Évolution de la couverture de magazine pour homme qui sexualise de plus en plus les femmes pour vendre

Le Lad, la déchéance du New Man

Selon Loaded, le nouveau magazine qui conquiert la jeunesse des années 90, les hommes britanniques aiment désormais Oasis, les Beastie Boys, le skate, la bière, les raves et les femmes. Et concernant ces dernières, plus question de prétendre que c’est pour autre chose que le sexe (ref 3). Ces jeunes hommes se revendiquent Lads, et leur existence même démontre bien toutes les limites du New Man.

Tout d’abord, les Lads s’étendent sur un spectre social qui va des jeunes universitaires aux jeunes travailleurs. Tout le contraire du New Man, cantonné dans une seule classe, celle des yuppies, ou “young urban professionals”. Chez nous, il est cantonné aux “bobos” (ref 4). C’est plus simple pour eux de représenter une masculinité alternative : l’ouverture d’esprit, le cosmopolitisme et la rébellion face aux conventions sont des valeurs célébrées dans leur milieu bourgeois et aisé. On trouvait parmi les New Men des artistes, des boursiers, des hommes exerçant des métiers non physiques et de plus en plus difficiles d’accès pour la génération des Lads. Qu’on ne s’y trompe pas, les plus jeunes sont éduqués ; cependant, ils n’ont plus les mêmes opportunités que la génération précédente. Envolé, le rêve de conquête de la Bourse, depuis le krach boursier de 1987. Quant à une carrière artistique, la naissance et le réseau semblent compter davantage que le talent et le travail. 

Ensuite, les New Men pouvaient bien se permettre d’échapper aux codes de la virilité traditionnelle, puisqu’ils remplissaient la condition numéro un pour “être un homme” : posséder des biens et jouir d’une stabilité financière. Les Lads, notamment ceux des classes ouvrières, n’ont pas ce privilège. Pour eux, l’honneur masculin et la virilité hégémonique sont essentiels pour être respectés, donc survivre.

Sans oublier l’homophobie. La situation financière et familiale des yuppies, déjà établis et respectés dans leur milieu, les tient à l’abri des accusations d’homosexualité. Les effets de la crise du SIDA ont été particulièrement dévastateurs dans la classe moyenne et ont renforcé la discrimination à l’égard des personnes homosexuelles (ou supposées l’être). D’autant que l’homosexualité est encore considérée comme une maladie, à cette époque.

Comme évoqué plus haut, la raison d’être des New Men, c’est l’ambition d’exemplarité dans leur rôle de pères. Les Lads, eux, cyniques et la génération à l’aube du Bug y2k, s’en fichent royalement d’enfants imaginaires et n’ont pas envie de se reproduire tout court. Ils sont trop jeunes pour ça, de toute façon !

Enfin, et c’est sans doute la plus importante raison de la déchéance des New Men : pour beaucoup d’hommes, le seul attrait de cet archétype résidait dans  l’intérêt de la gent féminine. Hors, les femmes ne sont plus intéressées par les new men.

Cet “avantage compétitif” est parfaitement résumé par Charlie Murphy décrivant le succès de Prince dans le David Chappelle Show : 

“It was in 86’ when all that androgynous shit was going on, the guy who looked the most like a bitch was getting all of the women.” (ref 18)

 “C’était en 86, quand toute cette connerie androgyne était en vogue, le mec qui ressemblait le plus à une salope avait toutes les femmes”.

La mode est cyclique, et d’autres archétypes d’hommes émergent avec le hip-hop, le grunge et la rave. Les New Men deviennent ringards. La preuve, les femmes les plus célèbres et puissantes se mettent désormais à nue pour les lads et le regard des jeunes hommes qui étaient auparavant considéré comme étant “contre-culturelle”. Quand au new Men, Leur style, leurs manières et ceux qui tentent de les imiter commencent à faire l’objet de critiques et de railleries.

Si vous êtes né·e·s avant les années 2000, vous vous souvenez certainement du petit nom qu’on leur donnait alors : les métrosexuels !

Le métrosexuel, le baiser de la mort du New Man

Originaire d’une colonne de The Independent, un magazine masculin plébiscité par  les New Men, le terme métrosexuel est positif à ses débuts. Il décrit le New Man et son apparence qui rend la détermination de sa sexualité impossible (ref 19). Est-il hétérosexuel, bisexuel, gay ? Qui sait. Le métrosexuel, dans son ouverture d’esprit, ne se définit souvent  même pas, refusant les étiquettes. Cette fluidité sexuelle constitutive de la forme ultime du New Man est originellement décrite comme une bonne chose. Elle combat les stéréotypes et rappelle gentiment aux lecteurs de ne pas juger un moine par son habit. Au début, il est associé à des figures masculines appréciées comme David Beckham, les Backstreet Boys ou cristiANO RONALDO. Mais rapidement, le terme est galvaudé.

D’identité à insulte, il finit par être utilisé pour moquer les hommes “efféminés”. Je tiens tout de même à rappeler qu'on appelait un homme métro s’il se lavait le visage ! 

Metrosexual
Amanditititita

Le métrosexuel reste néanmoins et avant tout une chose : un homme que les femmes ne trouvent pas sexy. Contrairement au New Man qui, se faisait embrasser par les femmes les plus belles du monde, le métrosexuel est ridicule, vaniteux, superficiel. Il prend soin d’un corps que personne ne trouve attirant. Roi déchu de la presse masculine, il est tourné en dérision par la pop culture, dans des séries comme South Park, Sex and the City, et dans la télé-réalité. Dans le roman American Psycho, Patrick Bateman et ses collègues sont des yuppies métrosexuels. Au cinéma, Fight Club est une réponse contre la vie “émasculante” d’un yuppie métrosexuel. Même les magazines qui s'adressaient à lui se tournent à présent vers la nouvelle génération, les Lads. Femmes quasiment nues sur les couvertures et exit les sujets “comment être un bon père”. Les nouvelles générations sont cyniques, le sexe et la débauche font vendre (ref 1 & 5). La machine capitaliste avait créé le New Man, dont la consommation constituait le trait identitaire le plus saillant. Elle s’en détourne désormais car, après tout, rien ne vend mieux qu’une femme nue ! Et avec l’arrivée d'internet, plus personne ne veut payer pour lire des idées (ref 1), et les blogueurs sont les nouveaux créateurs de tendance, au détriment des magazines. Le papier a encore l’avantage concernant les images, une manne pour l'industrie pornographique : en effet, on est alors encore loin des serveurs vidéo fiables. 

La déconvenue est totale pour qui avait misé sur les pensées féministes. Un homme créé par le féminisme est incompatible avec le système capitaliste.

À moins que ?

L’autre tentative : l’homme sexualisé

Une femme les seins a l’air

Connaissez-vous la Page Three Girl ? Au Royaume-Uni, elle est un véritable élément culturel. C’est la jeune femme, toujours âgée entre 16 et 24 ans, à moitié dénudée, qui figure immanquablement dans chaque numéro du tabloïd The Sun, page 3… depuis 1969 ! Y’a des calendriers aussi…

Elle est révélatrice d’une culture britannique et de la culture occidentale générale, incapable de sexualiser les hommes. 

Car, très progressiste (non) et inspiré par le phénomène New Man, The Sun a tenté l’introduction, en 1985, du Page 7 Fella dans the SUN et en septembre 1988, the sun woman a eu son propre page 3 fella. Les rendez-vous furent annulés en décembre 1988, ne semblant pas capturer l’imagination autant que les filles(ref 1 & 5). 

C’est ma théorie personnelle :  les hommes ont, pour certains, beaucoup de mal avec l’objectification de leur image, contrairement à celle d’une femme. Car le monsieur en page 7 n’était jamais une célébrité, un artiste, une personne avec une histoire, mais bien juste des hommes, posant de manière objectivante pour vendre et être consommés, même si nullement aussi provoquant que son homologue féminin. Mais bon, Malgré ses fans, le Page 7 Fella n’a pas survécu au conservatisme anglais. Malgré son succès, le New Man n’a jamais vraiment été sexualisé.

un homme les seins a l’air mais pas trop

Pourtant, la sexualisation a ses avantages. Dans sa thèse, “Moi aussi je te regarde” (2023) d’Anne Monjaret, découverte dans la vidéo “Est-ce que les hétérosexuelles vont bien” de Grégoire Simpson, la chercheuse décrit les effets positifs d’une série de photos d’hommes sur elle. Sexualiser les hommes a amélioré son rapport à sa sexualité, l’aidant à anticiper ses moments en compagnie de corps masculins, l’habituant à le regarder et l’apprécier. Elle  admet que la sexualisation du corps masculin est assez marginale dans l’occident, limitée au milieu gay. Il en est pourtant autrement ailleurs dans le monde.

Elle mentionne le cas du Japon, où le shojo et le josei constituent des catégories éditoriales de mangas, livres, anime, séries et films. Celles-ci représentent un espace de création par les femmes, pour les femmes, où elles explorent et expriment la manière dont elles désirent les hommes. Entre eux, dans le BL ou yaoi, ou dans des relations hétérosexuelles, de façon plus ou moins érotique, ces représentations n’échappent pas au regard des hommes. Le shojo n'est pas une niche, les magazines ont longtemps dominé le marché, avant l’avènement de Shonen Jump. Le système capitaliste s’en est bien sûr emparé pour adapter des œuvres méga influentes comme Sailor Moon, mais aussi pour influencer les visages de ses New Men : les flower boys (bishonen) et les ikemen. En Occident, le feu de paille de l’industrie du boys band dans les années 90 s’est bien vite éteint dans les années 2000, en même temps que le New Man. Le bishonen japonais a, quant à lui, explosé. Cette industrie basée sur la réalisation du fantasme féminin domine la culture. Elle représente des hommes beaux, délicats, souvent inspirés de figures occidentales (David Bowie, Bjorn Andrésen, Prince…) ou d’icônes locales comme les acteurs de kabuki, qui se travestissent pour incarner des personnages féminins, les chanteurs de visual kei comme Dir en Grey ou The Gazette.

À travers le soft power japonais, cette figure s’est exportée massivement dans le reste des pays asiatiques, et notamment en Corée, où l’homme sexualisé va atteindre sa forme finale pour finir quasiment autant objectifié que les femmes avec l’archétype du flower boy : le Kkonminam.

Sexualiser les hommes n’abolira pas le patriarcat

évolution des standards de beauté coréen (peau de plus en plus pale, nez de plus en plus fin, mâchoire de plus en plus angulaire, lèvres de plus en plus pulpeuses et yeux de plus en plus semblables et hommes de plus en plus visiblement jeunes ET MOINS MATURES)

Les relations hommes-femmes en Corée ne s’en portent pas mieux. Sexualiser et donc objectifier les hommes n’aide en rien à la libération du patriarcat ! Au contraire, cela exacerbe les pressions sociales, déshumanise les hommes, qui, en retour, déshumanisent encore plus les femmes. La Corée du Sud a un des taux de violences envers les femmes les plus inquiétants : une femme sur trois admet avoir été victime de violences (ref 14). Soyons honnêtes, cet effet n’est pas limité à la Corée : parmi les hommes cités plus haut associés à l’idéal du New Man (Bowie, Prince…) ont été accusés de violences sexuelles atroces. La France aussi a son lot d’icônes de masculinité alternative, comme Claude François, Serge Gainsbourg… encore célébrés aujourd’hui malgré leur comportement de prédateur (ref 9, 10, 15 & 16).  Le New Man reproduit  le capitalisme artistique : vendre un fantasme et le fantasme d’un homme féministe n’EST PAS UN HOMME FORCéMENT BON

En corée, La sexualisation des hommes passe aussi par une pensée de lookisme très ancrée. Aujourd’hui, la chirurgie esthétique y est considérée comme un passage obligatoirepour tous afin de rentrer dans le monde adulte (ref 21). Ce phénomène s’additionne à une culture du régime omniprésente, l’obsession de la pâleur et au culte malsain de la jeunesse. Les maladies comme l’anorexie mentale sont largement sous-diagnostiquées en Asie, rendant leur réel impact difficile à évaluer. En effet, la culture normalise la “retenue”. La taille des hommes, leur silhouette est scrutée, (ref 22) comparée et sexualisée sous des labels comme “anti-waist”, originellement utilisé pour parler des corps des idoles féminines.

Si les femmes sont silencées par le patriarcat, les hommes, eux, sont habitués à taire leur souffrance à travers le service militaire et ensuite les abus rencontrés dans le monde du travail. (ref 7) De plus, même si les hommes avaient été relativement épargnés jusque-là, les standards de beauté et le profit capitaliste sur les insécurités des hommes font que les standards de beauté se rétrécissent aussi pour eux. La diversité de visage qu’on voyait auparavant dans les générations d’artistes diminue progressivement, même si ce n’est pas à la même vitesse que celle des femmes. 

Désormais, la K-pop, le K-drama et la k-beauty ont conquis le monde avec la beauté de leurs icônes masculines ; BTS est actuellement le groupe le plus puissant au monde, tous genres confondus (ref 20). L’homme coréen est beau, sexy, même à l’international. Les hommes sont à la fois sexualisés et traités comme des bébés par leurs fans, qui les objectifient et les harcèlent dès lors qu’ils osent se comporter comme des êtres humains (ref 8). Être un fantasme sexuel est incompatible avec être une personne

MOD LEON TORSE NU

D’Angelo avait subi le même sort : lourdement sexualisé et objectifié après son clip “Untilted (How Does it Feel)”, il plongera dans l’alcool et perdra toute foi en son identité en tant qu’artiste (ref 25), addiction qui a conduit à un cancer du pancréas et sa mort prématurée (ref 27).

Les hommes blancs ne sont pas en reste. On peut citer Eduard Badaluta, le modèle roumain qui a servi de modèle au personnage Leon Kennedy, de Resident Evil. Sexualisé dans les mods du jeu (ref 16), il a subi un harcèlement, visant aussi sa famille menant à la rélévation de son adresse.

Donc l’homme du futur ne devrait pas être l’homme sexualisé… Mais Pour nous qui vivons dans ce futur, qu’attendons-nous toujours de “l’homme du futur” ? Cette rétrospective a quelque chose de terriblement familier. Le futur n’est pas simplement déjà là, l’histoire est en train de se répéter. Et l'histoire est atroce.

D’Angelo torse nu sur la couverture de paper magazine

L’homme déconstruit puis performatif

Les hipsters ont succédé aux bobos, et vu que le temps est un cercle plat, les hommes s’inspirent encore et toujours des idées féministes pour élaborer un nouvel archétype. Comme l’a pointé du doigt Grégoire Simpson dans sa vidéo “Ben Nevert est-il vraiment féministe ?”, notre époque glorifie désormais le queer, l’ambiguïté, la tendance chez les hommes qui dominent le discours culturel. C'est l'homme déconstruit, heureux, à l’aise dans sa sexualité. Le cycle de la mode est si rapide que, sans même le remarquer, nous avons accidentellement recréé le New Man.

Harry Styles, Jaden Smith, Seb La Frite, Andrew Garfield, Orelsan, Pedro Pascal, Lewis Hamilton, Justice Smith, Squeezie, Sombr, Timothée Chalamet… et tant d’autres ne rentrant pas dans les codes de la virilité tout en parvenant à se créer une audience, très féminine, avec une masculinité alternative. Plus récemment, on a commencé à les railler d’être des “performative males”.

Cette insulte décrit le comportement social inquiétant selon lequel les hommes, comme les New Men avant eux, utilisent le féminisme pour se rapprocher des femmes pour obtenir du sexe. Dans la machine des algorithmes, “performative male” est devenu tout aussi injurieux que son ancêtre “métrosexuel”. Jugé peu attirant à cause de sa performance féminine vaine et ringarde.

Harry styles en robe pour vogue

jeune homme se frappant la machoîre avec un marteau en plein stream

Comme les Lads, qui rejetaient l’expression de la féminité chez les hommes, les podcast bros, perfusés aux algorithmes tiktok atroces plutôt qu’aux magazines de gars relous. Les insultent de “soy boy” ou “homme soja”. La machine capitaliste à l’œuvre en Corée a décidé de s’exporter, La contre culture contre cet homme déconstruit développe des habitudes corporelles et alimentaires parfois inquiétantes dans l’espoir de correspondre au nouvel archétype qui saura attirer le regard féminin : l’alpha, le sigma, le chad. Ils se transforment en créatures usant de drogue pour rester minces, se gavant de protéine, stéroides et hormones pour faire gonfler leurs muscles et vont jusqu’à s’infliger des coups de marteau sur le crâne pour sculpter leur mâchoire, leur pomettes et leur front. Checkez les algorithmes de vos petits frères, qui leur refourguent les conseils minceur, même si leur minceur est liée à leur addiction à la cocaïne (ref 11). Le retour de l’héroïne chic n’est une surprise pour personne, simplement, on ne pensait pas que les hommes allaient y participer avec nous (ref 26).

Pour ces hommes, il est Impossible de croire que les femmes ne trouvent pas leur apparence attirante : les nouvelles générations de garçons sont désormais majoritairement apolitiques et ignorantes des sujets féministes (ref 12). La majorité d’entre eux est moins susceptible d’apprécier une œuvre en sachant qu’elle est celle d’une femme, même s’ils l’appréciaient avant de connaître le genre de la créatrice (ref 13). Les hommes écoutent donc de moins en moins les femmes, et s'encouragent entre eux dans une course vers le fond.

Depuis la révolution sexuelle, il y a 60 ans tout de même, les hommes ne parviennent pas à sortir de leur crise identitaire, incapables d’endosser une identité autre qu’en opposition à celle des femmes. S’ils sont forts, les femmes doivent être faibles, s’ils sont grands, les femmes doivent être petites, s’ils sont riches, les femmes doivent être pauvres : un homme peut être tout, sauf ce qu’une femme est ! La femme est féministe, l’homme ne peut donc pas l’être. Un homme né d’un idéal féministe finit donc inévitablement rejeté par le désir de domination masculine ou déformé par le système capitaliste, qui l’utilise pour sa capacité à consommer. Sans un changement profond de système, impossible de rompre ce cycle.

Pourtant, les hommes ont besoin de modèles, capitalisme ou non. cette licorne qu’est l’homme heureux. Peut-être que les hommes “du futur”, ce sont ceux qui apprennent à vivre avec eux-mêmes. Le conseil “reste-toi-même” n’en est pas vraiment un, surtout quand ce soi-même a appris toute sa vie que dominer le corps des femmes était son seul moyen de s'élever dans la hiérarchie. On doit montrer aux hommes une autre voie.

Le féminisme, la norme plutôt que l’exception

Les humains sont des créatures sociales. Nous naissons avec la capacité d’imiter, de copier, ainsi, constituons toustes le reflet de la société qui nous entoure (ref 24). Les hommes se copient l’un l’autre, et c’est ainsi qu’ils socialisent, se retrouvent et se font une place au sein d’une communauté. Plutôt qu’un nouvel archétype exceptionnellement féministe qui fera d’eux, inévitablement, des consommateurs, donnons aux hommes DES modèleS plus sainS à imiter. Pour cela, partons des archétypes qu’ils ont déjà écrits pour eux-mêmes et réinjectons-y les idées féministes. Faisons de l’homme féministe quelque chose de banal, pas d’exceptionnel.

Le monde de l’art, dans sa représentation des hommes, constitue une lueur dans ces heures sombres. Je pense à trois personnages en particulier : Viktor de la série Arcane, et au cinéma, The Driver de Drive et Ken du film Barbie.  Oui, deux sont joués par Ryan Gosling, estimez-vous heureux que je n'aie pas ajouté son personnage dans Hail Mary !

Ces personnages partagent la manière dont ils ont résonné avec les hommes, leur offrant un nouveau format d'identification, loin des besoins d'hyper-masculinité. Tous trois sont capables d'exploit hors du commun, relationnant avec des personnages incroyablement séduisants, et sont eux-mêmes attirants. 

Arcane, saison 1, Viktor

Mais Viktor, au fond, colle à l’archétype du nerd. Pas spécialement beau, mais il est construit avec intérêt et traité avec sérieux par la narration. Son mal-être et son handicap sont traités et développés. Il parvient à se construire une place dans le monde en se montrant généreux et en faisant preuve de considération pour les gens dans sa vie. Beaucoup d’hommes se retrouvent en lui, car fondamentalement, Viktor leur ressemble, et malgré tout, il est aimé, autant par la narration que par le public.

drive (2011)

The Driver correspond à l’archétype du loup solitaire qui, malgré ses blocages sociaux, montre qu'il se soucie des GENS autour de lui (et il a une veste stylée). Il est codé comme neuro-divergent, et je pense qu’en dehors de son mystique et de sa force, c’est la raison pour laquelle, durant une époque bizarre, tous les gars portaient des vestes scorpion et essayaient de lui ressembler, et c’était étrangement… sain. À l’inverse des hommes essayant de copier les looks de Peaky Blinders… mais j’ai pas regardé Peaky Blinders, et je trouve les chapeaux cringe... C’était donc moins bien !

Barbie 2024

Enfin, Ken. Beaucoup d'encre a déjà coulé sur le film Barbie, mais j'aimerais mettre en avant le fait que le film a réussi à faire résonner un archétype aussi creux que le himbo. Pour ce faire, il a exprimé directement et sans filtre le mal-être et les difficultés d’une génération d'hommes. Si certains hommes se réfèrent à l’archétype du himbo, avec plus ou moins d’ironie, ce dernier est né du regard féminin, prouvant que les hommes sont capables de se Reconnaître dans la manière dont les femmes les voient.

Les hommes ont tant écrit sur eux, sur les visages et les corps auxquels ils s’identifient, sur les sentiments qu’ils ressentent et pourquoi ils agissent comme des cons, parfois. En tant que femmes, nous avons lu et expérimenté cette littérature, ces médias, au point d’internaliser ce que les hommes attendent de nous : patience, compréhension. Ils ont aussi besoin de se sentir désirés, utiles. Et tout ça, dans la limite du raisonnable, on peut l’offrir... à condition qu’il y ait réciprocité.

On ne peut pas créer de nouveaux modèles masculins sans que les hommes apprennent aussi à internaliser ce dont les femmes ont vraiment besoin. Pas de domination, mais de sincérité, de respect et aussi de bonne volonté.

Grâce à des archétypes existants, auxquels ils s’identifient déjà (des nerds, des fêtards, des sportifs, des fashionistas, des bohèmes…), on peut infuser des idées féministes. À commencer par le respect envers les femmes, mais aussi envers la place qu’ils occupent dans ce monde : Ils ont besoin d’apprendre à assumer les hobbies et ce qui les rend heureux, sans avoir peur d’être perçus comme féminins, et qu’il n’y a rien de mal à l’être, féminin. Ils ont besoin d’apprendre qu’ils ont le droit d’être intéressants, passionnés, et qu’ils n'ont pas besoin de dominer les femmes pour exister et survivre. Mais, pour commencer, ils doivent apprendre à écouter ce qu’on a à dire. Nous, on adorerait faire la fête avec vous, mais vous devez d’abord apprendre à ne plus être relous.

Pour conclure, les hommes doivent se libérer des nouveaux archétypes soi-disant sexy comme le sigma ou l'alpha. Ils ont besoin d'une communauté dans laquelle ils peuvent grandir en sécurité, protégés de la menace de devenir un outil pour le système impérialiste capitaliste. Mais en attendant, on peut fantasmer sur ce à quoi ça ressemble, et l’écrire L’homme du futur. c’est l’homme du présent, juste moins chiant.

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Article écrit et mise en page par Maraj qui peut parler des hommes, car elle a un petit frère et 3 amis hommes. Environ.

Réécrit et corrigé par Cécile, qui elle aussi connaît au moins un garçon.

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